Tout avait commencé il y a tellement longtemps. Les choses avaient tant changé depuis. Un bien ? Un mal ? Il était parfois difficile de trancher. Mais la plus part du temps il fallait reconnaître que c’était mieux. Non. En étant parfaitement honnête, c’était bien mieux maintenant.
L’homme était assis à une table, dans la pénombre protectrice d’un recoin de la taverne. Il était grand, le teint pâle, les cheveux blancs, l’iris de ses yeux se confondait avec le blanc de ses yeux si bien qu’il donnait l’impression d’être aveugle au premier abord. Un rôle qu’il avait souvent joué il y a longtemps. « Aveugle aussi à ceux qui l’entouraient » se dit il. « le rôle qu’on joue vous rattrape parfois plus vite que l’on ne le pense».
Son armure aussi le gênait. Menaçante, pleine d’angles, de griffes et de gueules de démons, il était censée inspirer la peur à l’ennemi et marquer un rang social en même temps. Dans un endroit comme celui dans lequel il se trouvait, ce genre d’artifice pouvait faire toutes la différence dans une transaction. Mais il regrettait le temps où il n’avait pas besoin de ça pour vivre. Il s’était longtemps contenté d’un simple tatouage. Bien fait, celui-ci lui avait procuré la même protection et les mêmes avantages que son armure actuelle, et bien moins d’entretien et d’encombrement… Sans parler du prix que lui avait coûté la nouvelle armure…
L’ancien temps… le passé… la genèse plutôt…
L’inaction faisait souvent remonter à la surface de sa mémoire des souvenirs qu’il croyait n’avoir pas voulu conserver. La même inaction lui faisait confronter ses souvenirs avec la réalité d’aujourd’hui. Mais quelle confiance peut on accorder à un souvenir ? Par définition, un souvenir n’est qu’une version des faits, version subjective qui plus est. Donc une version faussée, inexacte, corrompue. Bref quelque chose que l’on ne souhaite pas forcément confronter avec la réalité d’aujourd’hui.
Comment les choses avaient elles commencées ? Quand avaient elles vraiment pris forme ? Pourquoi en était on arrivé là ? Qui avait œuvré à la construction de l’ensemble ? Autant de questions dont les réponses allaient et venaient en fonction de son humeur, du contenu de son verre et du nombre qu’il avait pu en boire…
Quand, était peut être la question la plus facile. Deux ans. Enfin presque deux ans. Cela ferait deux ans dans quelques mois. Deux mois environ. « Quelques », « environ »… cette imprécision le mettait en colère. Même les questions faciles ne pouvaient trouver de réponses précises… C’est la suite qui allait être coton, se dit-il. Il vida son verre et fit un signe pour que l’on le lui remplisse de nouveau. « Quitte a déformer les souvenirs, autant faire les choses, à fond » pensa t il.
Il laissa quelques instants à l’alcool pour remonter à son cerveau et raviver les souvenirs qu’il souhaitait évoquer.
« Artemis et Zed ». C’était son plus ancien souvenir de la Guilde. Son premier contact avec elle. Cela se passait quelque part dans la jungle de Maguuma. Ou peut être était ce juste après l’Arche du Lion ? Oui, il lui semblait que cela devait être ça. Lui-même commençait à peine à maîtriser ses pouvoirs et il en allait de même pour le reste des aventuriers qui commençaient à découvrir la Tyrie. En ce temps là, la plus part des sentiers du continent était encore vierge ou presque. Depuis, lui-même les avait parcouru dans tous les sens, et même s’il ne les avait pas revus depuis longtemps, il se souvenait de chacun des recoins de toutes les cartes.
A l’époque donc il venait d’arriver à l’Arche du Lion. Tant bien que mal d’ailleurs, la qualité des groupes qu’il avait rencontré jusqu’à maintenant ne lui laissait qu’une bien piètre impression de la valeurs des humains.
Bref il s’était à nouveau retrouvé dans un groupe un peu par hasard et à sa grande surprise, deux des membres du groupe portait le même cape sur leurs épaules. Cela ne changeait pas grand chose à la façon habituelle de combattre du groupe : désordonnée, inefficace au possible, irrationnelle et désorganisée mais le fait était assez rare pour avoir attirer son attention et un certain nombre de possibilités commencèrent à poindre à l’horizon. Avec un peu de recul, c’est à ce moment que les choses avaient commencés à prendre forme.
La conversation qui s’était engagée avait alors été d’une banalité affligeante :
- « Jolie cape » avait il dit à Artémis et à Zed
- « Merci » répondirent-ils
L’avenir allait lui démontrer que de parler de la cape n’était pas forcément la meilleure façon de s’ouvrir des portes au sein de la Guilde mais il le l’apprendrait que bien plus tard.
- « ça doit être sympa d’en avoir une comme ça… » avait il ajouté.
- « Tu n’as pas de Guilde ? Si tu veux nous rejoindre, c’est pas un problème » avait répondu Artémis.
- « Pourquoi pas. Allons y. »
Et le pacte fut ainsi scellé. L’échange avait durer moins de deux minutes mais allait avoir des répercussions directes sur les deux années à suivre et sûrement des répercussions indirectes sur une période beaucoup plus longue…
L’invitation qui avait suivi n’avait été qu’une formalité et il l’avait acceptée immédiatement.
A l’époque, c’était Al Rabyth le Maître de la Guilde. Tal était déjà là aussi. Duncan aussi. En plus de Zed et d’Artémis, on trouvait Shalsoren, Bibi et Ange. Lord aussi était là, pas celui que nous connaissons aujourd’hui mais un autre Lord. Sans doute aussi avec un château et des terres quelques parts en Tyrie ou dans un coin reculé… Enfin ce n’était peut être pas exactement la composition exacte de la Guilde mais cela devait s’en rapprocher pas mal. Fichus souvenirs…
En tout une petite dizaine de personnes formait l’embryon de la Guilde que nous connaissons aujourd’hui. La Guilde possédait un hall, que Al et Jean avaient payé sur leurs fonds propres. Mais il était relativement vide et se trouvait alors dans l’île du Sorcier.
Rien n’était organisé mais pour la bonne et simple raison qu’il n’y avait rien à organiser : pas de décisions stratégiques sur l’avenir de la Guilde, pas de réflexions sur les alliances, pas d’expéditions compliquées dont la préparation prenait plus de temps que l’expédition en elle même, les recrutements se faisaient sur un feeling de quelques minutes, sans se poser plus de questions. Et cela fonctionnait.
Nos propres connaissances de l’univers Tyrien nous suffisait, notre ambition ne dépassait pas encore le cadre de ses frontières. En ces temps là, le camp de Deldrimmor n’avait pas encore été bâti et les accès à la Fournaise n’avaient pas encore été révélés à la face du monde.
Les semaines passèrent, la Guilde grandissant petit à petit au gré des hasards des rencontres. Puis survint Brekke.
A l’évocation de ce souvenir, les yeux blancs de l’homme se voilèrent et ses traits se durcirent. Il vida d’un trait le verre qui lui avait été resservi et auquel il n’avait pas encore touché depuis. Il en commanda un autre, sachant que la suite n’allait pas forcément être la plus facile.
Ce qu’il avait pu l’aimer. Une femme vive, brillante, intelligente, courageuse, belle. Il avait passé des jours entiers en sa compagnie, avait finit par atteindre les plus extrêmes limites de la Tyrie à ses côtés et avec son aide, découvert cette nouvelle partie qui venait d’être révélée qu’était la Fournaise des Lamentations. Un projet de fiançailles avait même commencé à prendre forme…
D’autres compagnons les avaient rejoint peu à peu : Mitsune, Dodo, Frère pour ne citer qu’eux. La Guilde devait faire entre 20 et 30 personnes mais les origines des membres étaient aussi variées que le bestiaire de Tyrie et il en allait de même de leurs aspirations.
Ce fut le début de la fin du premier Age d’Or de Guilde. Des dissensions commencèrent à apparaître entre ceux qui souhaitaient continuer à arpenter les terres de Tyrie et ceux qui auraient préféré que la Guilde se tourne vers le combat contre d’autres Guildes, délaissant leurs racines au profit de nouveaux types de défis. Les seules décisions stratégiques étaient alors prises par Al, qui s’était justement lancé un nouveau défi en compagnie de Brekke : parcourir la Tyrie de l’Eden aux Iles de Feu juste entre eux. Ce fut donc en cette période critique où la présence d’un leader aurait permis d’éviter le pire et aurait donné une vision claire à la Guilde, que son chef pris de la distance par rapport à elle et passa du temps avec Brekke.
Trop, ont dit les plus mauvaises langues. Des défections commencèrent à apparaître. L’ambiance devint électrique, les rivalités entre pro et anti combat de Guilde se firent plus vives. Les mots dépassèrent bien souvent la pensée et les intentions mais le mal était fait et Brekke devint une des cibles des critiques. Le vent ayant porté à ses oreilles trop de paroles désagréables, elle prit le parti de quitter la Guilde, préférant renoncer à être un bouc émissaire et à laisser se débrouiller une Guilde dont elle n’avait pas besoin.
Les adieux entre l’homme et Brekke furent certainement ce qu’il avait vécu de pire depuis son arrivée en Tyrie. Cela se passait alors même qu’une date de mariage avait été arrêtée et fixée au jour où la première liaison maritime entre la Tyrie et Cantha allait être ouverte.
La disparition de Brekke ne fit pas taire les rumeurs ou les conflits comme elle l’avait espéré. L’homme lui même se remit à penser à la période de doute qu’il avait traversé à ce moment là, tiraillé entre les sentiments qu’il avait envers elle et l’attachement qu’il commençait à ressentir envers ce qui petit à petit était devenu malgré tout une famille d’adoption.
Mais l’homme ne fut pas le seul à souffrir du départ de Brekke. Al le prit comme une attaque personnelle et préféra abandonner cette Guilde dans laquelle il ne se reconnaissait plus et il partit panser ses blessures au loin. En partant il céda sa place à Duncan, son frère, qui était à ses côtés depuis le début et qui était l’un de ceux qui était le plus présent.
Ce fut le début d’un Age Gris pour la Guilde. L’ouverture des liaisons avec Cantha y joua un grand rôle, recentrant quelque peu le débat plutôt autour de l’exploration que du combat entre les Guildes mais recréant d’autres inégalités en fonction des différentes vitesses d’exploration de ce continent et surtout diluant la cohésion de la Guilde, chaque membre avançant souvent seul ou avec des inconnus.
Ce fut aussi la période d’une politique expansionniste, soutenu par quelques officiers dont le credo était « plus on est de fous, plus on rit ». Le recrutement repris de plus belle, sans réflexion préalable, ni de concertation avec des résultats aussi inégaux que l’on peut facilement imaginer.
A cette même période quelques officiers se réunirent régulièrement en privé pour discuter de l’avenir de la Guilde : Tal, Mitsune, Dodo, Frère et le plus amer d’entre eux était sans doute l’homme qui avait le plus souffert lors des précédents troubles.
Ce groupe oeuvra tout d’abord pour essayer de réguler le recrutement en mettant l’accent sur la qualité plutôt que sur la quantité. De nombreux coups de gueule furent ensuite poussés pour essayer de faire changer les choses : donner un vrai rôle un poste d’officier, organiser l’entre aide et les expéditions, fixer les priorités entre les pro et anti combat de guildes, etc.
Les résultats furent partiels, mais le groupe pris conscience que si certaines idées étaient bonnes, elles ne pourraient être mise en place qu’avec un pouvoir fort. Or le pouvoir était dilué parmi une bonne douzaine d’officiers et un Maître de Guilde qui n’avançait pas toujours dans la même direction.
A peine quelques semaines après la découverte de Cantha, la Guilde menaçait à nouveau d’exploser, le groupe d’officiers rebelles ayant décidé de partir fonder sa propre Guilde si les choses ne changeaient pas radicalement dans les jours à venir.
Al, au fait des turbulences que traversaient la Guilde décida de reprendre le pouvoir des mains de Duncan et de redonner sa chance à la Guilde qu’il avait lui même fondé. Al organisa un certain nombre de choses en réduisant le nombre d’officiers, en redistribuant des rôles et en expulsant de la Guilde un certain nombre d’indésirables. A nouveau cela créa des tensions qui se cristallisèrent sur Al, provoquèrent le départ de Duncan qui parti fonder sa propre Guilde.
Après quelques jours de batailles, Al aussi préféra abandonner et céda sa place à son troisième frère : Tal. Mais il lui légua une base solide et saine sur laquelle Tal allait pouvoir rebâtir une Guilde d’envergure.
Un solide mal de crâne commençait à vriller la nuque de l’homme. L’alcool ? Les remords ? Il n’était pas innocent aux turbulences qu’avaient subies la Guilde, il en avait parfaitement conscience, il avait contribué à la plus part d’entre elle, sachant qu’aussi désagréables qu’elles allaient être, elles étaient nécessaires.
Aurait il pu faire autrement ? Peut être mais rien n’est moins sûr. Si cela était à refaire, ferait il les mêmes choix ? Rien n’est moins sûr. Mais au fond de lui, il savait qu’il avait aujourd’hui atteint son but, celui-là même qu’il s’était fixé lorsque Brekke l’avait quitté : créer une Guilde dont il pouvait être fier, une Guilde dont les valeurs voudraient dire quelque chose et seraient partagées par tous ses membres, une Guilde soudée et unie, une Guilde dont les maître mots seraient entraide et solidarité.
Le fond de son verre à nouveau vide lui renvoya encore d’autres questions : comment avaient ils faits ? Qui les avait rejoint ? Qui était parti ? Mais s’il en connaissait les réponses, il savait que pour ce soir, elles se refuseraient à lui : l’alcool et l’heure tardive avait eu raison des derniers neurones encore efficaces de son cerveau.
« Demain est un autre jour » se dit il, il sera temps de voir ça à ce moment là.
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IG : Ato Ban